Résilience
Ce mot m'habite. Ce n’est pas un concept flou, ni une formule psychologique : c’est une expérience corporelle, ancrée dans ma chair, dans mes os, dans mes souvenirs. J’en ai eu un aperçu très jeune, vers mes 14 ans.
Un été, on m’a prêté un BMX — ce genre de vélo qu’on voyait dans les années 90, conçu pour faire des figures et dévaler les bosses comme un funambule sans filet. Il n’avait qu’un frein avant. Ce détail, je ne l’ai jamais oublié.
Ce jour-là, on était en famille dans un petit village nommé Méoune. Il y avait une grande descente, longue, raide, qui s’ouvrait sur une ligne droite. J’étais un gamin en quête de frissons. Je montais, je descendais. Une dizaine, peut-être une quinzaine de fois, comme un rituel insouciant.
Et puis, à la dernière descente, je les vois. Une douzaine d’enfants, tout en bas, qui jouent. Et là, je comprends. Si je continue, je les fauche. Je n’ai pas réfléchi longtemps. J’ai tenté de freiner. Je savais qu’il n’y avait que le frein avant. Mais il y avait aussi des graviers. Et j’ai volé.
Mes deux mains ont percuté le sol, par réflexe. J’ai glissé sur une vingtaine de mètres, stoppé net par une voiture garée. Sinon, j’aurais fini dans une rigole. Quand je me suis relevé, j’avais la tête qui tournait. Mais aucune douleur. Juste l’adrénaline. Et puis j’ai baissé les yeux. Mes mains.
Comme des boîtes de sardines ouvertes. La peau roulée, déchirée, à vif. Les deux mains. Et pourtant, je n’ai pas pleuré. Je suis redescendu, j’ai repris mon vélo, j’ai souri, j’ai dit que ça allait. J’ai même tenté de m’essuyer sur mon pantalon.
On m’a désinfecté avec ce qu’on a pu, mis deux pauvres bandages. C’était vers 16h. Ce n’est qu’à minuit qu’on est allés à l’hôpital.
Je ne disais rien. J’avais mal, mais je ne me plaignais pas. J’encaissais.
L’infirmière m’a regardé. Mon père s’est fait pourrir. J’avais encore des cailloux dans les chairs. Elle ne comprenait pas comment j’avais pu tenir comme ça. Moi non plus. J’haussais les épaules. Je ne me sentais ni fort, ni courageux. Juste... silencieux face à la douleur.
Pendant un mois, tous les jours, il fallait changer les pansements. L’enfer. Aujourd’hui, quand on y repense, mes parents ont des remords. Ils disent : “Mais comment on a pu laisser notre fils comme ça ?” Ils ont continué leur journée comme si de rien n’était, comme si ce n’était qu’une simple égratignure. Mais ce n’en était pas une. J’avais les mains à vif.
C’est ça, pour moi, la résilience : cette capacité à traverser la douleur sans la transformer en plainte. À accepter ce qui est, sans le déformer, sans se faire victime.
Et ce n’est pas un cas isolé.
J’ai aussi cette histoire avec mes dents. J’étais un gosse têtu, qui ne voulait jamais se les brosser, et en plus, pâtissier, je ne me privais pas de sucre. Résultat : des dents pourries, noircies. Aujourd’hui, j’ai une belle bouche, mais elle n’est plus naturelle. Implants, vis, bridges, couronnes. Et pourtant, au dentiste, je ne me suis jamais plaint. Pas une fois. Pas un “aïe”.
Ceux qui m’ont vu passer sur le fauteuil s’en souviennent. On disait : “Ce garçon ne connaît pas la douleur.” Mais ce n’est pas vrai. Je la ressens. Je la vis. Je l’accepte. Je l’habite. Comme un chien maltraité qui continue d’aimer son maître. Comme une émotion qu’on regarde sans la juger.
La résilience, c’est ça. Ce n’est pas de se dire que ça va passer. C’est de traverser. Entier. En silence.